Entre enthousiasme technologique et craintes légitimes, l’intelligence artificielle (IA) soulève de nombreuses questions dans les PME. Lors d’une table ronde réunissant Bertrand Fournier, chef de projets digitaux à la Fondation The Ark, Delphine Seitiée, secrétaire générale d’AlpICT, et Silvia Quarteroni, responsable innovation du Swiss Data Science Center, les trois experts ont partagé leur vision pragmatique de l’IA. Leur message est clair : plutôt que de craindre cette révolution technologique, il faut l’apprivoiser progressivement, en commençant petit et en restant ancré dans les besoins métiers.
L’un des premiers défis identifiés par les intervenants concerne le « shadow IA », c’est-à-dire l’utilisation non encadrée d’outils d’intelligence artificielle par les collaborateurs. « Tout le monde a son compte payant ou non payant ChatGPT, Gemini ou autre. L’interdire, c’est comme si en entreprise, on demandait aux personnes de ne plus aller sur Internet », constate Delphine Seitiée.
Plutôt que d’interdire ces pratiques, Silvia Quarteroni recommande de l’ouverture. « Les entreprises doivent avoir une ouverture vis-à-vis de ces outils et ne pas fermer la porte drastiquement depuis le début, parce qu’inévitablement, après, les choses se feront en cachette ». Bertrand Fournier fait quant à lui le parallèle avec Dropbox. « Cela a révolutionné le partage de fichiers. Les gens ont fait du shadow IT, à l’époque. Et ça a poussé les entreprises à se réinventer dans ce domaine ».
L’IA rend-elle bête ?
Face à l’inquiétude d’une dépendance excessive aux outils d’IA, les intervenants se veulent rassurants. Delphine Seitiée rappelle les propos du philosophe Michel Serres. « Il expliquait qu’avant, on avait la faculté d’apprendre par coeur. Aujourd’hui, on est incapable de le faire. L’ordinateur et le smartphone ont amené des pertes de facultés, ce qui est réel. Mais on en gagne aussi. Et avec l’IA, on ne sait pas encore celles qu’on va gagner ».
L’exemple des échecs illustre parfaitement ce propos. « Aujourd’hui, l’IA bat le meilleur joueur d’échecs au monde, mais paradoxalement il n’y a jamais eu autant d’enthousiasme autour des échecs. Notamment parce que c’est hyper exaltant de pouvoir analyser en temps réel les joueurs », explique Delphine Seitiée.
Silvia Quarteroni insiste sur la responsabilité individuelle. « C’est à l’intelligence humaine de décider comment je me sers d’un certain outil. Si je veux apprendre quelque chose, je dois accepter que je ne peux pas tout confier à ChatGPT. C’est vraiment un problème humain, pas technologique ».
L’IA : catastrophe écologique ?
Concernant l’impact environnemental de l’intelligence artificielle, Silvia Quarteroni nuance le discours alarmiste. « Tous les outils n’ont pas le coût énergétique de l’entraînement de ChatGPT version 5. Beaucoup de solutions qu’on a mises en place sont très peu gourmandes d’énergie ».
Elle reconnaît néanmoins certains excès. « Il y a beaucoup d’utilisations qui ne sont peut-être pas très frugales et pas nécessaires. La bonne nouvelle, c’est que d’un point de vue recherche, puisque tout le monde a des factures électriques à payer, il y a énormément d’incitations aux économies d’énergie ».
Bertrand Fournier fait une analogie parlante. « C’est un peu comme la voiture. On doit se poser la question : quelle voiture pour faire quel déplacement ? On roule tous avec des voitures qui font du 130 dans une ville où on ne dépasse pas le 45. L’IA, c’est la même chose ».
Souveraineté numérique : un faux débat ?
La question de la dépendance aux technologies américaines suscite un débat intéressant. Pour Delphine Seitiée, « le terme de souveraineté est assez compliqué dans le monde dans lequel on vit. On n’a pas de matière première en Suisse. On est obligés de collaborer tous ensemble. Les montants investis dans les large language models par les Américains, ça fait 20 ans qu’ils investissent ».
Sa recommandation : se concentrer sur les forces helvétiques. « L’idée du last mile, c’est de se dire : où met-on l’énergie ? Il s’agit de valoriser les compétences suisses, l’horlogerie, la micro-nanotechnologie, les choses difficiles à faire. Il faut se concentrer là-dessus et, pour le reste, utiliser d’autres outils qui peuvent venir d’ailleurs ».
Silvia Quarteroni abonde dans ce sens. « Rivaliser avec les GAFAM, c’est irréaliste. Ce qui est important, ce n’est pas le produit final. Le mérite, c’est de promouvoir la rétention de talents qui ont pu travailler ici plutôt qu’aux États-Unis ».
Une révolution qui doit devenir invisible
Le souhait de Silvia Quarteroni pour l’avenir ? « Qu’après-demain, on ne pense plus à IA versus pas IA, mais qu’elle fasse partie de notre outillage de base, comme Word et Excel. On ne juge pas la façon dont cet outillage a été fait. On a des bénéfices, donc on l’utilise. Là, on sera tous gagnants ».
Au final, les intervenants sont d’accord pour dire que l’IA n’est ni une menace ni une solution miracle, mais un outil parmi d’autres qu’il faut apprendre à utiliser avec discernement et pragmatisme.
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Propos recueillis le 29 janvier 2026 au Swiss Digital Center de Sierre