L’intelligence artificielle accélère l’accès au savoir, mais elle peut aussi nous dispenser du travail de compréhension et de pratique qui permet d’apprendre. C’est la conviction de Jean-Jacques Martin, fondateur de l’entreprise Braincore, basée au BioArk de Monthey. Ce dernier s’est exprimé récemment lors d’une conférence organisée sur l’Espace Innothèque de la Foire du Valais. Il nous invite à devenir « neuro-responsables », c’est-à-dire à utiliser les outils d’IA sans renoncer à l’effort utile, aux occasions d’apprendre de nos erreurs et aux échanges entre humains.
À la base, il est important de comprendre la distinction entre une donnée et une information. « Au sens de la théorie de l’information, une donnée apporte de l’information lorsqu’elle réduit une incertitude. Mais recevoir une information ne signifie pas encore la comprendre ou l’assimiler », explique Jean-Jacques Martin. Le cerveau humain s’appuie constamment sur des prédictions pour interpréter ce qui lui parvient. « Constamment abreuvés de données, nous peinons parfois à trier celles qui nous sont utiles. Lorsque ces sollicitations dépassent nos capacités à les traiter, cela peut engendrer du stress. »
Les engrammes : apprendre, c’est connecter
Les neurones communiquent entre eux par des connexions appelées synapses. L’apprentissage modifie le fonctionnement des réseaux de neurones, notamment l’efficacité de certaines connexions. Les traces biologiques des souvenirs sont appelées engrammes. « Le pianiste fait des erreurs au début, puis, avec l’entraînement et les corrections, ses gestes se précisent et la tâche devient plus automatique. Ces automatismes demandent moins de contrôle conscient et libèrent de l’attention. » Il en va de même pour la conduite, où une erreur, lorsqu’elle est repérée et corrigée, peut aider à ajuster le geste. Grâce à la plasticité du cerveau, les réseaux peuvent se réorganiser, ce qui peut notamment contribuer à réapprendre à marcher lors d’une rééducation après une lésion.
« Ainsi, à force de laisser l’outil chercher et corriger à notre place, nous risquons de nous priver d’occasions d’apprendre », prévient l’intervenant. Il regrette d’ailleurs que l’école culpabilise parfois les enfants pour une mauvaise note, plutôt que d’en faire une occasion de comprendre ce qui doit être retravaillé. La motivation et la récompense jouent aussi un rôle dans l’apprentissage.
Le langage, puis internet : des cerveaux connectés
Le langage permet à un cerveau de profiter du travail des autres sans repartir de zéro. « Grâce à la transmission via le langage, nous pouvons accéder aux résultats d’années de recherche dans un temps très court. » L’écriture, la radio, la télévision, puis internet ont amplifié le phénomène, jusqu’à relier des milliards de cerveaux. Mais tout n’est pas positif : fake news, surcharge de données et échanges parfois fragmentés, avec moins de réciprocité.
Selon Jean-Jacques Martin, l’IA est « un accélérateur extraordinaire », mais elle peut donner l’impression d’avoir compris, alors que l’on a seulement obtenu une réponse. « Avec l’IA, nous pouvons prendre ce qui ressemble le plus à ce que nous voulons, sans reconstruire le sens ni examiner le raisonnement. Si nous déléguons systématiquement ce travail, nous exerçons moins nos propres capacités. Nous risquons aussi de moins éprouver la satisfaction d’avoir appris et assimilé un savoir par nous-mêmes. » Le risque est de privilégier le « tout, tout de suite ». Si l’on n’a pas appris à faire soi-même, on peut rester dépendant de l’outil pour accomplir la tâche. « Cela peut devenir un cercle vicieux », selon Jean-Jacques Martin.
Moins de contradiction, moins de remise en question
L’autre risque touche aux relations. « ChatGPT peut vous conforter dans vos opinions plutôt que vous contredire. Il peut alors donner l’impression d’être l’ami qui vous donne toujours raison. » Or la frustration d’un désaccord peut être utile lorsqu’elle s’accompagne d’un dialogue : elle offre l’occasion d’apprendre à gérer ses émotions et de se construire. Le spécialiste s’inquiète que certains enfants préfèrent les outils numériques aux échanges humains. Si les premiers remplacent les seconds, il craint qu’ils aient moins d’occasions d’apprendre à exprimer ce qu’ils ressentent et à tenir compte de l’autre.
« Nous avons encore des moyens d’agir. » Jean-Jacques Martin propose notamment d’expérimenter un système de crédits pour encadrer l’usage de l’IA. « Les élèves feraient des tâches de raisonnement pour obtenir des crédits, afin de pouvoir utiliser l’IA pour les tâches ingrates. L’objectif serait que l’outil renforce leurs compétences, au lieu de seulement accélérer l’exécution des tâches. » L’efficacité d’un tel dispositif resterait à évaluer, notamment sur l’apprentissage et la motivation. Il est également important d’aider les familles, les écoles et de réinventer la pédagogie à l’aune de ces nouveaux outils. L’objectif final reste d’augmenter les compétences des gens, pas leur rentabilité.
Jean-Jacques Martin conclut sur une note positive. Il voit dans l’IA une possibilité nouvelle de faire converger l’humanisme, qui place l’humain au centre, et l’esprit encyclopédique, qui rassemble les savoirs. Mais pour cela, une exigence lui paraît essentielle : « Rester responsable de son cerveau. »
Propos recueillis le 9 octobre 2026 à l’Espace Innothèque de la Foire du Valais